GASPACHO

Chapitre 1

Emmanuelle était blottie contre Laetitia sur la banquette confortable située dans leur véranda.

Leurs invités étaient partis une heure auparavant et elles avaient eu le temps de débarrasser la table et de mettre en route le lave-vaisselle. Elles sirotaient le reste de la bouteille de champagne, que leurs amis n’avaient pas voulu finir.

Comme d’habitude, leurs amis étaient partis en louant la qualité de leur accueil. Le repas, préparé par Laetitia, était parfait ; à la fois succulent et équilibré. La table avait été décorée avec soin par Emmanuelle, en harmonie avec les tonalités de leur salle à manger.

A la fin de la soirée, Laetitia, qui travaillait sa voix de soprano depuis sa tendre enfance, avait interprété quelques mélodies de Gershwin, accompagnée par Emmanuelle au piano.

Les deux compagnes donnaient à toutes leurs relations l’image d’un bonheur parfait. Elles semblaient vivre dans une harmonie absolue qui, sans doute, faisait des envieux.

Cependant personne, pas même Laetitia, ne connaissait le secret qui rongeait l’âme d’Emmanuelle. 

Cette dernière avait pris une année auparavant la décision qu’elle repoussait depuis des lustres : elle allait rendre sa propre justice quoiqu’il lui en coûte.

Tout était presque prêt et sa volonté d’aller au bout de sa vengeance était irrémédiable.

Mont-de-Marsan, le 2 avril 2026 :

Emmanuelle, les yeux rivés sur l’écran de sa tablette, qui diffusait un tutoriel sur la couture pour débutants, terminait de coudre, point par point, un coussin qui servirait de faux cul à l’intérieur d’une robe ample.

Elle avait déjà cousu des seins factices plus haut sur le même vêtement, là où une vraie poitrine était censée saillir.

La jeune femme, qui mettait beaucoup d’énergie à ne pas dépasser la taille 38, trouvait assez désagréable de devoir se déguiser en mamma africaine. Mais cette étrangeté rentrait dans le cadre d’un plan savamment mûri, étudié et préparé.

Elle avait le projet d’aller supprimer Jean-Marie Mercier, l’homme qui l’avait profondément abîmée, meurtrie et traumatisée.

Emmanuelle en était aux derniers préparatifs de son plan.

Elle avait souffert en silence quinze ans, envisagé de se venger cinq ans et préparé son dessein durant une année. Elle en était à la dernière étape, la mise en œuvre de sa vengeance.

Emmanuelle était d’un naturel méthodique et elle aimait planifier ce qu’elle réalisait. Elle détestait le hasard et s’efforçait d’anticiper les problèmes qui pourraient contrarier ses plans afin de trouver la solution avant que la difficulté surgisse.

Le défi qu’elle s’était lancé était le suivant : faire le voyage de Mont-de-Marsan à Douai dans le Nord, sans laisser aucune trace de son passage. Dans un monde dans lequel les humains sont constamment tracés, c’était une vraie épreuve. Elle ressentait le besoin vital d’accomplir sa vengeance à l’autre bout de la France, mais ne voulait en aucun cas courir le risque de se faire prendre !

Elle vivait depuis plus de vingt ans dans le Sud-Ouest de la France. A trente-huit ans, elle s’était construit une vie, en apparence, parfaitement enviable. Cependant, elle était rongée, par une douleur qui enserrait son esprit dans un étau. Elle savait que si elle se faisait attraper et condamner, elle en prendrait pour dix ans minimum et que sa vie serait brisée. Elle devait donc réussir à accomplir son forfait sans se faire coincer. Pour cela, elle avait mobilisé au cours de sa préparation, durant les douze mois précédents, toute son énergie et ses capacités intellectuelles.

Elle avait procédé avec méthode : repérage de toutes les stations-service qui acceptaient les paiements en liquide dans des zones peu fréquentées, identification d’un hôtel indépendant qui acceptait les réservations par téléphone sans acompte par carte bleue, location d’une voiture sous un faux nom avec un faux permis. Ces précautions, somme toute classiques, avaient été complétées par des actes beaucoup plus originaux.

Sa future proie et ancien tortionnaire était maintenant âgée de quatre-vingts ans. Victime d’un AVC quelques années auparavant, il ne pouvait pas s’assumer seul. Il n’avait ni femme ni enfant, ce qui laissait croire à Emmanuelle que la femme qui ne l’avait pas épousé ne saurait jamais la chance qu’elle avait eue. Il résidait dans un EHPAD à Cuincy, petite ville tranquille à proximité de Douai. C’est là qu’elle se rendait pour accomplir ses basses œuvres.

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191 pages -21,00 €

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